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samedi 17 mai 2008 à 16h30

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Rencontre débat - "La télé enchaînée" et "L'homme aux limites"

Avec Roger Dadoun pour ses livres :

  • "La télé enchaînée. Pour une psychanalyse de l'image" et
  • "L'homme aux limites. Essais de psychologie quotidienne".

http://www.librairie-publico.com/

Source : Le Monde Libertaire
Source : confirmé au tel. le 9 mai
Source : message reçu le 6 mai


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La télé enchaînée - Pour une psychanalyse politique de l’image

Argent - Dieu - TV - triangle symbolique et concret pour une télévision d'épaté et d'avilissement qui exploite et rabat le miracle du ciel sur la terre : ouvrir une boîte (Pont d'or), tourner une roue (Fortune), dire un mot un chiffre un nom (Sésame), et voici que tombe sur têtes en extase devant un public de croyants-voyants exultants la manne des euros.

Main Basse sur toutes émissions « people » ou autres, les « producteurs-animateurs-résentateurs », « icônes » des temps modernes, font toujours plus fort dans le vulgaire, l'hilare et le vorace. Journalistes et chroniqueurs, petits malins à haut caquet, courent après tout ce qui renomme et rapporte. Le bouvard-et-pécuchet pullule, l'ignare se pavane, la frime triomphe.

Le monopole de l'imaginaire, lié au détournement des savoirs et au trafic d'informations, est chasse gardée pour l'obscène alliance entre patrons de chaînes (Fric), politiciens (Pouvoir), barons de production (Carrière), et cercles tournants de petits maîtres serviles agglutinés autour de « têtes » et « stars » préfabriquées.

Le « Peuple des télécommandés », ébaubi, gobe - pour la gloriole éphémère et les durables profits cumulés des maîtres en décervelage et forgerie de l'image.

Le fil rouge, l’axe central et le souci majeur de tous ces textes ont nom « télévision ». On obtient l’accès à une émission en pratiquant un minimum de manipulation à l’aide d’une télécommande, opération nommé zapping. Les textes réunis ici dans la première partie intitulée « Vus à la télé »-« Evénements » sont issus d’une longue fréquentation de toutes sortes d’émissions présentées sur diverses chaînes - pratique raisonnée d’un zapping temporel qui insiste dans la durée. L’objectif n’est pas de raconter une émission, ni d’en faire une critique spécifique, comme on le ferait d’un livre ou d’une pièce de théâtre - il est de mettre en lumière des modes et mécanismes de production de l’image, les imprégnations et finalités politiques et culturelles, idéologiques et esthétiques que les images véhiculent par formes, gestes et paroles, les influences et effets de conditionnement, plus ou moins ambigus, et plutôt délétères ou néfastes, que ces images exercent sur les individus et la société.

Philosophe, psychanalyste, professeur émérite, Université de Paris VII. Producteur à France Culture. Parmi ses dernières publications : La télé enchaînée, Utopies sodomitiques, Heidegger, le berger du néant, Paolo Uccello/Valentin Tereshenko et Sexyvilisation.

Roger Dadoun est aussi l’auteur, aux éditions Homnisphères, de

L’homme aux limites, essais de psychologie quotidienne


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L’HOMME AUX LIMITE

De Roger DADOUN

Ouverture

De quoi l’homme-il travaille ?

extrait

Le beau mot de « travail », gâché et travesti à maintes reprises par des pratiques et formules telles que la vychissoise trinité « travail famille patrie », subit tous ces derniers temps de nouveau millénaire une telle dégradation politicienne, culturelle et médiatique qu’on a de la répugnance à l’utiliser. A peine est-il, de quelque bouche bavarde, expectoré, qu’on se sent pris de nausée. « Qu’allez-vous faire maintenant ? » demande, faussement attentif et naïf, le journaliste au politicien - député, commissaire ou ministre. Et ce dernier de répondre, égrillard, surréalisant d’un « on » la chose présentée telle une révélation : « On travaille », « On se met au travail. ». Tel auteur, écrivain, historien, essayiste ou philosophe, à qui le chroniqueur faussement - ou, pire, sincèrement - béat d’admiration demande « mais comment » il a fait pour écrire (effort visible pour ne pas dire : pondre) un si bel ouvrage portant label « à lire absolument », de répondre, aussi modeste que sensiblement fiérot, par un comput d’années de travail. Politiciens et patrons ne loupent pas une seule occasion pour, se serrant les mains, les coudes et les Bourses, exalter, « réhabiliter », disent-ils, la valeur Travail (avec un effort visible pour ne pas dire, mais certains ne peuvent y résister : pour la Famille et pro Patria), le lever hypertôt (et le coucher hypertard ?), et s’enorgueillir de leur trop pingre, se lamentent-ils, temps de repos - mais si mérité, s’en louent-ils ! Le président de la République élu en 2007 se donne pour finalité première et ultime de « mettre la France au travail » (et de remettre ça : bœufs et bofs devant la charrue mise « avant » - « c’est parti ! »), en un rêve ébloui de stakhanovisme taylorisé (« my tailor is rich ! » - on a su ça !).

La vieille expression « Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt » n’est pas une galéjade pour rassurer les insomniaques - c’est une affirmation, une prescription, un impératif catégorique, dont l’effet le plus sensible est de transformer les citoyens voyageurs en dodelinants zombies. Entendez-vous, dans nos campagnes publicitaires, les laboratoires pharmaceutiques faire craquer leurs phalanges comme des tiroirs-caisses (les ordinateurs ont introduit plus de discrétion, hein), les ventes d’antidépresseurs et de somnifères atteignant en France un record mondial ? De cette frimeuse et fumeuse et envapée vision du travail über alles scrapuleusement adossée à la pulsion de mort, tremplin d’un activisme professionnel et d’un productivisme hystérique engendrant et soutenant un consumérisme compulsif (l’ère de La Grande Bouffe, caro Marco Ferreri, hein ?), on tentera ici, laborieusement (encore du travail, hein !), de s’extraire, en s’accrochant d’une poigne anthropologique et psychanalytique à la queue d’un animal qui a bouse sur rue, salonard, paresseux et sacré, symbole millénaire de fécondité, générosité, vitalité : la vache.

Paître ou ne pas paître

Les vaches paissent. Paisibles, elles paissent. D’être paisibles les fait-elles paître, ou le fait de paître les fait-elles paisibles ? Là est la question, qui peut être qualifiée de vacherie ontologique (paître ou ne pas paître), et exige d’être abordée solennellement et paisiblement : elle « fait signe », comme disent les philosophants du jour, vers la source - lactée en l’occurrence, serait-ce un pis aller - de l’être, elle s’inscrit au cœur du règne du vivant. Moins mufle et plus plumitive que la bovine, la gent gallinacée nous propose, elle, la dialectique, en âne de Buridan - la plus profondément humaine qui soit, car pourquoi choisir entre objet X et objet Y, dès lors qu’ils sont à égalité ? - de l’œuf et de la poule.

On s’en tient ici, pour plus de commodité, au seul règne animal (des vaches et des hommes - on pourrait se fairel’âne une autre fois, dans un dossier qui porterait sur « La Bêtise », sans doute, avec sa racine « La Bête », l’état le plus étonnamment radical, affectif, intellectuel et social tout ensemble dans lequel puisse se trouver l’homme), car, quant au végétal, il est difficile, avec nos actuels moyens et idéologies d’opaque et frénétique urbanité, de s’engager plus avant dans une psychanalyse matérialiste légère des pollens et des sèves, des racines et rhizomes, des graines et des fleurs, des écorces et des nœuds, des cactus et des jungles, des sillons et des champs - pullulant univers où poètes et penseurs se sont déjà largement et allègrement aventurés, monde ligneux nombreux terreux populeux millénaire éphémère impavide gracile massif végétatif vulnérable et puissant... Mais un jour viendra, peut-être proche, peut-être en aurore déjà, où la plante réclamera son dû - et l’homme alors, ce « roseau pensant », n’est-ce pas, saura-t-il s’incliner, rompre quand même avec ses laids habitus, ses têtus abêtissements ?

Dans la perspective (é)laboratrice (de labor, travail) qui nous préoccupe, les animaux se répartiraient en deux catégories, selon des critères qu’il nous appartiendra de légitimer ou contester : ceux qui travaillent, ceux qui ne travaillent pas. Cette division est limpide et radicale - elle est à la racine de l’être, elle se veut exhaustive : il y a ceux qui travaillent et ceux qui ne travaillent pas, et basta, et rien d’autre, tout le reste est littérature - encore que la dite littérature, telle que configurée dans nos lectures, ressortit elle aussi à une semblable dichotomie, si l’on admet qu’elle couvre à la fois ceux qui travaillent vraiment (de, avec) la lettre, les dits « écrivains », et ceux qui ne travaillent pas vraiment à ça, et se contentent de chaparder, parodier, parader, littérariser (gargariser), ce sont les dits « écrivants », selon une distinction chère à Roland Barthes, qui n’est pas exempte d’un parfum de mysticité textuelle, séparant le bon grain des livrets, les heureux élus, que l’on pille pour manuels, des manants, que l’on pilonne.

Il n’est pas dans notre propos d’aborder et de détailler les contextes, structures, instances, mesquineries ou fantaisies gravitant autour de la notion de travail, en cherchant, travaux interminables, à savoir comment et qui travaille tôt qui tard, qui la nuit qui le jour, qui rythmiquement qui chaotiquement, qui en autarcie qui en parasite, qui observe shabbat qui pas, qui guilleret et qui sous schlague - toutes nuances, sociologiques, épistémologiques, idéologiques et idiosyncrasiques, qui s’engouffrent aujourd’hui en vrac et en bonne conscience écologique dans la rubrique aussi pittoresque que tautologique de « biodiversité ».

Des vites et des lents

Notre distinction (é)laborante (ceux qui travaillent, ceux qui ne travaillent pas) se présente, avant tout, comme une approche phénoménologique, c’est-à-dire comme occupant tout le champ de la perception, s’imposant au premier regard, qu’elle comble. Voyez ces félins, montés sur leurs musculeux ressorts, toujours aux aguets, guettant, vigiles vigilants, le passage des proies, puis bondissant en courses effrénées pour se jeter sur une victime qu’il faut immobiliser, massacrer, dépecer, consommer hâtivement face à des rivaux eux-mêmes activistes en alerte calculant le moment où, à la pointe acérée d’une extrême tension, il faut surgir et foncer et retourner la situation. Cruelle destinée des cruels : ils n’arrêtent pas, ils sont tout le temps sur la brèche, à la tâche ; les cadences infernales de la vie et l’enfer que leur font les autres prompts à porter le coup de grâce finissent par avoir raison d’eux ; ils meurent d’épuisement, la seule carte vermeille qu’ils affichent dans l’instantané furtif de leur retraite est celle que dessinent sang et viscères coulant à flots.

Que si en revanche nous choisissons de cheminer d’un pas chaloupé sur le plancher des vaches (j’allitère), en de vertes prairies enchantées, nous voyons les opulentes bêtes armées de lenteur tourner en rond dans leur pré carré, elles ne se hâtent pas, elles ne se fâchent pas, elles font halte à chaque planter de sabot, elles prennent tout leur temps, elles s’attardent de longues heures à brouter des populations d’herbes, et puis sagement se posent et s’allongent ; que par chance vienne à passer un train, elles consentent à lever la tête, juste le temps pour leurs humides globuleux yeux de vamp d’apercevoir la queue de la comète d’acier leur filer sous les naseaux ; elles accompagnent médusées et pensives le bolide dévorateur d’espace qui abandonne derrière lui un reptilien et sifflant sillage qu’œcuméniques elles ingèrent et intègrent dans leur fantastique machinerie interne en l’accordant au rythme familier de leur ruminaison - ruminer étant leur raison d’être, leur Dasein, que nous travaillons ici à rendre, si la chose est humainement possible, en notre fragile et hésitant étant.

Stakhanovistes contre paresseux

Ayant ainsi ouvert un registre duel, on est amené à poursuivre dans le dualisme, et à enrichir ou compliquer la distinction première en relevant cette autre caractéristique, qui vient affiner notre brute taxinomie : les animaux qui travaillent sont les carnivores, ceux qui ne travaillent pas sont les herbivores. Les animaux qui travaillent sont ceux qui chassent, tuent, mutilent, dévorent leurs proies vivantes ou mortes ; ceux qui ne travaillent pas consomment les végétaux, qui repoussent indéfiniment, et dont ils assurent le perpétuel renouvellement. En bref, ceux qui travaillent tuent ; ceux qui ne travaillent pas fécondent, régénèrent. Si les animaux travailleurs n’étaient pas contraints à la fois par leurs propres limites organiques et par les rapports de force qui régissent l’économie générale de la survie, ils seraient en mesure de faire disparaître des espèces entières, celles de leurs proies les plus faibles et les plus vulnérables, mais aussi certains de leurs congénères rivaux qui sont à leur portée et les serrent de trop près. Il n’est pas dit - à l’anthropologie physique et à la paléontologie de le dire - que les plus travailleurs d’entre eux, stakhanovistes de la tuerie, ne soient pas parvenus à éliminer quelques maillons faibles de leur milieu, contribuant de la sorte, quitte à en être eux-mêmes victimes du fait de leurs propres excès (car tuer lasse), à la « sélection naturelle » chère au darwinisme, immense « révolution culturelle » que certains obscurantismes d’aujourd’hui cherchent pour leur part à réduire à néant, dans une lutte inexpiable pour la survie idéologique.

Les animaux qui ne travaillent pas sont logés à une tout autre enseigne, expriment un tout autre style de vie. Ils avancent ou plutôt piétinent dans la vie sous au moins une double menace : comme on le constate universellement, ils constituent une proie idéale pour les tueurs, un département de ressources animales toujours à portée de griffes et de mâchoires pour faims, férocités, voracités. Un imaginaire ancestral, que la réalité ne dément pas et relance à l’occasion, « s’origine », terme à la mode, et se féconde de cette figure : le loup tue et dévore l’agneau. A quoi s’ajoutent ces éléments caractériels que sont paresse, nonchalance, négligence, innocence - toute une poétique végétarienne qui fait qu’ils ne sont préparés à résister ni à des conjonctures funestes telles que sécheresse ou inondations, ni aux forts qui travaillent de la tête, aux sapiens que nous sommes, habiles à leur imposer le joug, à les exploiter et traiter, traite à l’appui, littéralement parlant, en vaches à lait.

Ref HOM 9108 - Format 11 / 19

288 Pages

ISBN : 2-915129-30-4 - Prix : 17 €

Source : http://homnispheres.info/article.php3?id_arti...

Lien : https://paris.demosphere.net/rv/5674

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